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Et dieu créa la frontière - Martin Graff

Depuis le Hohneck mon regard traverse la frontière suisse vers la trinité alpestre Eiger-Mönch-Jungfrau. Il joue également à saute-frontières vers Fribourg et le Belchen, l’âme soeur du Grand Ballon.

Martin Graff
Ancien pasteur, journaliste, écrivain,
réalisateur TV, multiple lauréat du Prix
du journalisme franco-allemand.
Derniers ouvrages parus : « Utopies
alsakonnes » Ed. Yoran et « Grenzkabarett.
Je t'aime ich liebe dich. » Ed. Morstadt

Mais mon regard n’intéresse pas les policiers des frontières réveillés par le Covid-19, un virus à la fois cassefrontières et créateur de frontières. Il emprisonne les citoyens européens comme une plante carnivore, mais sans se montrer.
Il n’est donc pas étonnant que les hommes politiques se soient laissés surprendre par la stratégie du virus qu’ils ont aussitôt adoptée en fermant les frontières terrestres, oubliant un instant les habitants des régions transfrontalières.

Oubliant la subtilité du virus qui divise non seulement les nations mais les familles et les voisins.
Pour éviter dans le futur les réactions politiquement épidermiques au sens premier du terme - ne me touche pas ! - il est urgent de se rappeler que la frontière est notre destin.
Le philosophe Régis Debray écrit dans la revue Medium : « Du biblique au numérique, il est bon de rappeler que la Genèse fait de la création du monde une séquence de séparations primordiales et de démarcations entre l’élément.»

En tant que théologien parpaillot je ne peux que rappeler les premières phrases de la bible : « Dieu créa le ciel et sépara la terre du ciel en créant la mer. »

Adam et Eve ont été confrontés dès la création au problème de la frontière : « Tu ne dois pas manger les fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, sinon tu vas mourir… »

L’amende divine est connue : Covid-19. Notre destin est certes le fruit du hasard, comme le pense Erasme, mais il peut être transformé par notre conscience.
L’union européenne n’est rien d’autre que la maîtrise de nos destins nationaux par l’intelligence pacifique de la politique.
Je rappelle aux grincheux européens malgré eux que les eurocrates ont remplacé les généraux avec une conséquence évidente : la guerre est finie, malgré l’incantation du Président Macron, vite corrigée par le Président Steinmeier : parlons tout simplement de crise à maîtriser.

L’accueil des patients français en Allemagne, en Suisse, en Autriche au Luxembourg, initié par la Présidente du Haut-Rhin Brigitte Klinkert a été une fausse note « bienheureuse » - au sens biblique du terme - à la mélodie de la frontière.

Bientôt les policiers de la frontière se métamorphoseront à nouveau en jardiniers, retrouvant leur destin schengien - abolition des frontières, décidée à Schengen en 1985, entrée en vigueur en 1995 - Les Alsaciens achèteront à nouveau leur Zahnpasta et autres bricoles chez dm et les Badois retrouveront leurs cabanes vosgiennes.
Comme le rappelle l’anthropologue norvégienne Erika Fatland : « C’est sur la frontière et dans la rencontre avec l’étranger que l’identité et les différences culturelles se constituent. » Goethe ne disait pas autre chose en découvrant l’Europe. Que les habitants qui vivent sous le Dreiländerhimmel s’en souviennent !
Il est temps de citer la devise du poète : Accroche tes racines pour mieux voir la terre.