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LE BILLET YVES BISCH

Yves Bisch
Pédagogue, historien, chroniqueur, traducteur, homme de plume et de terrain, ce semeur infatigable n’a de cesse de redonner à la langue régionale ses lettres de noblesse.

Comment allez-vous grand-mère ?

D’Antananarivo à Mulhouse, Faly, la jeune Malgache, suit une formation d’auxiliaire de vie sociale. Mariage d’amour avec un Alsacien, mais un bémol à son bonheur, partout, on parle une langue qu’elle ne comprend pas, pour l’exclure  pense-t-elle.

Lors d’un stage, sa tutrice étant malade, elle se rend seule chez une mamie octogénaire, dans un petit village du Sundgau. Elle sonne à la porte, et apparaît une vieille dame qui ne peut dissimuler sa stupéfaction, voyant devant elle cette jeune femme, noire comme l’ébène. Faly se souvient alors de son cours d’alsacien et balbutie maladroitement : « Wie geht’s Miaderla ? » Aussitôt le visage de la dame s’illumine et un grand sourire apparaît quand la jeune Malgache poursuit : « ìch heiss Faly, ìch wohn ìn Mìlhüsa, ìch kumm fer halfa. »

Ses récentes connaissances en alsacien n’allaient pas beaucoup plus loin et pourtant ces quelques mots ont servi de déclencheur d’une grande amitié. Les années ont passé, et Faly revient régulièrement voir la vieille dame, non pas comme aide à domicile, mais comme amie, ou plutôt comme élève, car la mamie aide sa protégée à se perfectionner dans cette langue qui les a unies.

Cette anecdote, Faly se plaît à la raconter tout en ajoutant : « le fait d’apprendre la langue du pays a changé ma vie. Pas seulement professionnellement, mais je suis mieux acceptée dans ma belle-famille, et je peux partager les troisièmes mi-temps de mon sportif de mari. Nundabuckel noch amol ! »
 

Gàng dert àna wo dr Pfaffer wàchst !

Quand on veut que quelqu’un dégage daredare, on l’envoie là où pousse le poivre, c’est-àdire du côté de l’Inde, la côte de Malabar, une destination, jadis, quasiment impossible à atteindre. Cette expression pleine de saveur est déjà citée au  XVIe siècle par le théologien franciscain et pamphlétaire de génie Thomas Murner d’Obernai dans sa «Narrenbeschwörung», la conjuration des fous. A la même époque, on peut lire en latin : utinam omnes poetae essent ubi piper crescit, si  seulement tous les poètes étaient là où pousse le poivre. Ces textes datés contredisent la version selon laquelle, dans cette expression, le pays du poivre serait la Guyane française, d’où provient le poivre de Cayenne et lieu de bagne, mais qui n’a été colonisée qu’au début du XVIIe siècle par les Français. Donc, quand on en a marre de voir quelqu’un, au lieu de lui dire de façon cool gàng ge mole ou plus sèchement gàng zum Tèifel, on peut opter pour Gàng dert àna wo dr  Pfaffer wàchst, même si aujourd’hui l’Inde n’est plus un endroit inaccessible. Mais s Pfafferlànd, le pays du poivre est resté l’endroit où les électeurs aimeraient envoyer certains politiques, les ouvriers quelques -uns de leurs patrons et  parfois certaines épouses, leur conjoint et inversement, sans réelle obligation pour ces derniers de mettre le cap sur ce lointain pays. Avouez que cette injonction est bien plus épicée que : va voir ailleurs si j’y suis, va-t’en ou casse-toi !