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L’homme debout : Louis Schittly

L’homme debout : Louis Schittly

Après avoir longuement côtoyé « la saloperie de la vie » comme médecin humanitaire, Louis Schittly a trouvé son ultime refuge dans sa ferme de Bernwiller, convaincu que le plus grand malheur de l’homme est de n’avoir pas su rester fidèle à la terre.
louis-schittly
En 4 dates
1938 Naissance à Altkirch
1969 Premier séjour humanitaire au Biafra
1982 Epouse Erika. 2 enfants naîtront, Jean-Baptiste et Martha
1999 Le prix Nobel de la Paix est décerné à Médecins Sans Frontières

Ils étaient tous là l’été dernier dans son verger-jardin, au milieu duquel trône une petite chapelle orthodoxe aux proportions parfaites, à le fêter pour son 80e anniversaire. Tous ceux du moins, Bernard Kouchner en tête, à avoir échappé aux bombes et aux mines lors de leurs innombrables missions humanitaires. Car Louis en aura perdu des amis, fauché par une rafale de mitraillette ou une roquette, au Biafra, au Vietnam, en Afghanistan… Le jeune médecin-chercheur à l’Institut Pasteur de Lille savait-il ce qui l’attendait le soir où il lut et aussitôt répondit à une annonce de la Croix-Rouge française ? « Même si j’exècre la violence, je dois avouer une certaine fascination pour la guerre. Probablement parce qu’il est impossible d’y tricher et que je voulais savoir ce que je valais face à la mort ».
Au Biafra, la situation dépasse l’imaginable toutefois. Entre 1967 et début 1970, cette guerre civile fera entre 1 et 2 millions de morts dont d’innombrables enfants morts de faim. « Nous étions six médecins aidés de quelques autochtones rapidement formés aux soins infirmiers. En six mois, grâce aux moyens mis à notre disposition par la Croix-Rouge, nous avons remis sur pied 6 000 gamins.» De cette nouvelle forme d’aide humanitaire qui utilise la médiatisation du conflit et défend l’idée d’une ingérence directe pour venir en aide aux victimes, va naître le Groupe d’Intervention Médico-Chirurgical d’Urgence, qui prendra en 1979 le nom de Médecins Sans Frontières. Mais Louis Schittly ne sera pas là pour la naissance de l’ONG. Il était reparti au Vietnam sans avoir pu au préalable « évacuer » les images de cadavres d’enfants, ceux morts de faim et ceux déchiquetés par les mines et les bombes. 

« Nous étions riches d’eau et d’air purs »

De retour dans son village natal, Louis Schittly mettra de longs mois à ne plus plonger à terre au bruit d’un hélicoptère ou d’un avion à réaction. Mais à Bernwiller, il fera cruellement la découverte d’une autre guerre, celle livrée à la civilisation rurale de son enfance. « Mon univers villageois dont j’assistais à la disparition planifiée m’avait appris à aimer la vie, la liberté, la beauté du monde et des humains. Nous n’étions pas riches mais nous vivions dans l’abondance. Celle d’un air et d’une eau purs, d’une nourriture goûteuse sans pesticides ni OGM. » De l’inquiétude de cette perte naîtra « Näsdla ou un automne sans colchiques », un livre aux antipodes des romans pleurnichards et nostalgiques du retour à la terre. Un cri d’alarme et d’inquiétude qui enjoignait ses contemporains à ne pas brader l’essentiel au profit de bimbeloteries, à « se boucher les oreilles tel Ulysse, afin de ne pas succomber aux sirènes du progrès et finir encagé et asservi tels des poulets de batterie. » A son retour du Vietnam, Louis Schittly s’était promis de ne pas devenir un spécialiste du malheur. Il tiendra parole, prendra femme, aura des enfants, recevra le baptême orthodoxe et se réconciliera avec le Christ, exercera pendant 30 ans la médecine dans un établissement pour personnes âgées. Mais jamais il n’abandonnera les plus démunis.

Chaque être qui naît recommence l’histoire de l’humanité. Là est mon espérance.

Ne cessez pas de rêver ! »

En 1980, Louis part en mission humanitaire en Afghanistan alors en guerre contre l’URSS. Suivront le Mali, la Roumanie, la Yougoslavie, le Sud Soudan enfin où il crée un dispensaire et où il rencontre la même désolation que lors de son premier séjour africain. « Les pays que l’on appelle pudiquement en voie de développement sont toujours aussi pauvres. Davantage même. Bien qu’ayant pour la plupart acquis leur indépendance, leurs dirigeants sont toujours nos sous-préfets ! Et nous continuons pour notre petit confort et la bonne tenue du CAC 40 à en piller outrageusement les richesses naturelles et minières ». Mais où donc Louis Schittly trouve-t-il ses raisons d’espérer ? « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve affirmait Hölderlin. De plus en plus de voix s’élèvent contre le modèle unique que l’on veut nous imposer. Chaque jour naissent des milliers d’enfants. Or chaque être qui naît recommence l’histoire de l’humanité. Là est mon espérance. Je puise mon énergie dans la joie du vivant également, dans l’ornithologie que je pratique avec passion. Le vivant donne la véritable mesure du monde, permet de nous inscrire dans un temps et un espace plus vastes et par là-même nous situe à notre véritable place. »
Le vol des oiseaux, la nécessité de ne jamais cesser de rêver et de vouloir changer le monde : deux choses que Louis Schittly compte bien transmettre à ses deux petits-enfants. 

En savoir plus : Louis Schittly, « L’homme qui voulait voir la guerre de près » Editions Arthaud, 2011.